Yto Barrada, artiste d'origine marocaine, vivant à Paris, travaille depuis plusieurs années à Tanger, qui est sa ville natale mais aussi une ville frontière dont l'urbanisme a connu les influences de l'occident. Son travail s'articule autour d'un territoire précis et soulève les questions liées aux mutations très rapides que la ville connaît depuis plusieurs années liées au développement économique et à la spéculation immobilière. Tanger risque de devenir le miroir marocain de la Costa del Sol.
« Le projet du détroit », constitué de vidéos et de plusieurs séries de photographies cherchant à décrire une ville de transit et en transition a fait connaître son travail au niveau international. Tanger a longtemps été la porte vers l'Europe que Schengen a refermée en 1991. Point de rencontre entre l'Europe et l'Afrique, le détroit de Gibraltar est devenu un « grand cimetière marocain » que clandestins et demandeurs d'asile utilisent pour traverser le chenal en partant de Tanger.
Son travail conjugue le reportage documentaire et une vision métaphorique loin de tout exotisme comme de toute démonstration spectaculaire. Les habitants - ou leurs traces - sont au coeur de ses images. La série des « Dormeurs », présentée à la dernière Biennale de Venise, dévoile des corps sur le sol qui s'assimilent à des soldats morts à jamais abandonnés.
Yto Barrada est née en 1971 à Tanger.
Elle vit entre Paris et Tanger.

Iris Tingitana Oxalis - Couronne de fleurs - Yto Barrada - 2007
Tirage numérique couleur
Cette photographie fait partie d'une série de 2007 intitulée « Iris Tingitana project » ; elle traite de la disparition de cette espèce de fleur.
Si Yto Barrada s'est tout d'abord intéressée au patrimoine architectural de la ville, le patrimoine paysager en danger est, aujourd'hui, au coeur de ses recherches. Cet iris, qui pousse aux limites de la ville, qui porte son nom, est caractéristique de Tanger. Cette fleur surgit de façon improbable sur les terrains vagues et les chantiers immobiliers avec une remarquable force de résistance. A côté des iris fleurissent désormais au bord des routes des géraniums qui annoncent les paysages normalisés des stations balnéaires européennes.
Dans cette photographie, on voit un enfant arborant fièrement une couronne d'iris, dans un territoire dépouillé. Dans l'iconographie traditionnelle, l'iris, comme le lys, est un symbole royal, mais aussi, dans la religion catholique.
Cet enfant nous rappelle les portraits de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, dans lesquels les fleurs symbolisaient la vanité.
Nous sommes, ici, malgré le regard insistant et interrogateur du jeune garçon, face aux signes d'un jardin d'Eden, d'un paradis perdu.

Bus Logos - Yto Barrada - 2004
Photographie, 88 x 88 cm (fait partie d'une série de 4 photographies)
Les adolescents et les enfants voyagent souvent clandestinement dans le châssis des bus de tourisme pour traverser le détroit.
Les logos des compagnies de bus représentés ici sont comme des idéogrammes dans le code des voyageurs clandestins qui, pour la plupart, ne savent pas lire.
Avec cette série de photographies, Yto Barrada s'est intéressée aux logos des bus qui assurent les parcours entre l'Afrique du Nord et l'Europe. Ils deviennent comme des peintures abstraites qui rappellent les recherches formelles de la modernité. Ils sont en quelque sorte les symptômes de la circulation que l'on veut abstraite des biens et des personnes. Les commentaires de deux enfants marocains qui accompagnent les images rappellent qu'effectivement chaque jour des candidats à l'émigration essaient de repérer les bus qui vont passer le Détroit. De nombreux enfants s'y cachent et entreprennent de longs voyages illicites.
Comme très souvent dans ses photographies, Yto Barrada a privilégié le format carré révélateur d'une immobilité malgré la référence au transport. Elles sont planes, sans aucune perspective comme les nombreux murs que l'on peut voir dans son travail. La perte de l'épaisseur des choses fait que la souffrance reste consciemment en dehors de la beauté des images.

Bus Logos - Yto Barrada - 2004
Photographie, 88 x 88 cm (fait partie d'une série de 4 photographies)
"Le bus est direct jusqu'au Portugal, sans arrêt. Des Nazaréens, jeunes et vieux. Le bus est garé en face de l'usine de crevettes. Un seul gardien, mais depuis qu'il se charge de toute la zone, il ne peut pas tout le temps tout vérifier. Grimpez au milieu, sous le plancher. Ceux qui ont des papiers, montez dans le bus."
Merci à T. El Hichou, Y. Jbilou, C. Comte.

Bus Logos - Yto Barrada - 2004
Photographie, 88 x 88 cm (fait partie d'une série de 4 photographies)
"Bus à destination de Barcelone. Parfois, des Egyptiens montent dans le bus, et pas que des nazaréens. Ça arrive seulement l'été. Les gardiens sont bien payés et ils changent trois fois : le matin, l'après-midi et la nuit. Ce sont toujours des vieux. Ils ont une télévision. De la place pour deux cachettes : une à l'avant, l'autre à l'arrière."
Merci à T. El Hichou, Y. Jbilou, C. Comte.

Bus Logos - Yto Barrada - 2004
Photographie, 88 x 88 cm (fait partie d'une série de 4 photographies)
"Une compagnie française de bus, avec des plaques marocaines, transportant des gens d'Italie, d'Espagne et de France. Le bus est garé en face du port, à proximité de la billetterie. Départ à 18h, arrivée à Tanger à 4h. Apportez des biscuits, des dattes et un sac en plastique pour les chaussures. Ils le remarquent tout de suite en Espagne si vos chaussures ne sont pas propres. Le bus ira sur le ferry Bismillah, il y a de la place pour trois personnes sous le bus, si elles sont petites."
Merci à T. El Hichou, Y. Jbilou, C. Comte.