Les oeuvres - film, vidéo, installation, photographie, sculpture - de Douglas Gordon se jouent des dualités universelles : vie et mort (« 30 seconds text », installation, 1996), innocence et culpabilité (« Tattoo (for reflexion) », photographie, 1997), qui se manifestent dans la double identité (« Confessions of a Justified Sinner », installation vidéo, 1995).
"J'aime construire des systèmes autodestructifs ou des mécanismes qui conduisent uniquement vers la multiplicité des sens, vers une série d'interprétations contradictoires. J'aime quand un complot des circonstances peut aider à construire un sens pour un travail, ou peut se retourner contre lui à tout moment" dit l'artiste.
Dans ses vidéos, l'artiste propose une nouvelle expérience du cinéma dans l'espace de l'art contemporain pour devenir « cinéma d'exposition » (Dominique Païni). Il réactualise les idées de Walter Benjamin qui comparait le septième art à l'action d'un chirurgien qui pénètre de manière intense au coeur du réel, d'où son pouvoir de fascination. Dans « 24 hours psycho » (vidéo, 1993), le célébrissime film d'Alfred Hitchcock est dilaté sur 24 heures dans un geste temporel qui monumentalise et intensifie le photogramme.
Au final, l'artiste questionne la mémoire et la perception : il traque ce qui peut être latent dans les images, les objets, les sons.
Douglas Gordon est né en 1966 à Glasgow en Ecosse. Il vit et travaille à New York.
- « Une nouvelle génération du ready made » Christine Van Assche. artpress n°255, mars 2000, pages 24-32.
-«L'épokhè cinématographique de Douglas Gordon » Laurent Buffet. artPress, n°338, octobre 2007, page 37.

Making of Monster - Douglas Gordon - 1996
vidéo, 7 minutes et 28 secondes
Douglas Gordon multiplie dans son oeuvre les autoportraits, « Monster
» (photographie, 1995-1997), « Self portrait as Kurt Cobain, Andy Warhol, as Mya Hindley, as Marilyn Monroe » (photographie, 1996), « Kissing with Amobabttial » (vidéo, 1995)...
La vidéo « The making of monster
» documente l'application de bandes de scotch sur son visage devant un miroir. Les moyens simples mis en oeuvre dans la transformation et dans la documentation illustrent un refus des effets spéciaux, introduisant l'oeuvre dans le champ de la performance, de l'endurance du corps.
Ce « masque » de scotch touche au grotesque, car il produit une déformation, par la fragmentation du visage. Ces difformités écho à tout un imaginaire cinématographique de « Frankenstein
» à « Eraserhead
» de David Lynch. Dans le double autoportrait photographique « Monster », Douglas Gordon ne montre plus la transformation, mais fait coexister en une image les deux identités conflictuelles de l'avant et de l'après ; comme si la monstruosité latente dans le visage se manifestait dans un même inidu tel un Docteur Jeckyll et un Mister Hyde (Stevenson, 1886).
Le miroir permet traditionnellement l'introspection et le renvoi d'une image unifiée de celui qui se regarde ; dans cette oeuvre Douglas Gordon interroge l'identité du visage comme reflet de l'âme à travers la question de la défiguration.

Blind Spencer - Douglas Gordon - 2002
Photographie découpée (61 x 65,3 cm)
«
Blind Spencer » appartient à la série des «
Blind stars » comprenant plusieurs centaines d'oeuvres, dans laquelle l'artiste découpe les yeux de stars hollywoodiennes, de manière symboliquement violente. Un vide (des brûlures donnant sur un fond blanc ou un miroir dans certaines oeuvres) remplace les yeux, donnant l'impression d'un regard aveugle privé de toute expression. Paradoxalement, l'oeuvre nous regarde d'autant plus intensément. Le portrait glamour en noir et blanc de Spencer Tracy évoque l'âge d'or du cinéma hollywoodien, avec tous ses codes (sourire séducteur, lumière directionnelle), mais avec un pervertissement du regard. Gordon parle de son oeuvre comme un processus de « recherche, de mémoire, sur des histoires qui ont eu lieu, des films que j'ai vu... Je m'intéresse à la recherche de ce qui arrive quand vous regardez quelque chose si longtemps qu'il disparait. Vous regardez une image, vous commencez à regarder à travers l'image, et vous arrivez de l'autre coté et puis vous revenez à la surface ».
Ce geste de découpe, propre à la « nouvelle génération du ready made, celle des fragments d'image et de sons trouvés » (Christine Van Assche), juxtapose les temporalités - à l'instar du travail de montage vidéo - introduisant une note de mélancolie.Cette découpe fascine et repousse dans ce que Freud a nommé une expérience de « l'inquiétante étrangeté » ; le spectateur ne peut contempler qu'une disparition de l'âme - traditionnellement reflétée par les yeux. Après Andy Warhol et ses portraits de célébrités, Douglas Gordon traque l'iconicité et le caractère mortifère de ses sujets.