Jean-Luc Moulène, de formation littéraire et un temps publicitaire, se fait remarquer dans les années 90 à travers une pratique photographique « documentaire ». Ses images pourraient être des études de phénomènes naturels et culturels ; la série des «
» (1999) documente des objets fabriqués dans les usines lors de mouvements sociaux. Il se produit une libération du regard des images issues des médias, dans ses oeuvres qui en utilisent les codes, pour mieux s'en détourner, et produire de l'imaginaire. Cette poétique se manifeste dans la série intitulée «
», où Moulène photographie des natures mortes, des portraits, des scènes urbaines quotidiennes. Le concept de disjonction qui peut se lire sur le mode grammatical (« ou », « tantôt...tantôt ») ou sur le mode logique (alternative dans un dilemme), se manifeste dans l'image par la désunion d'éléments de la composition. L'artiste n'est pas seulement photographe, il tisse de plus en plus de relations entre dessin, sculpture, objet, texte, journal... Ainsi, on peut « [imaginer] les expositions de Moulène comme des sortes de rébus : à vous de trouver ce qui relie les choses qui se trouvent dans une même pièce mais aussi ce qui se répond de salle en salle. Ou plutôt à vous de fournir une légende, une justification narrative, à ces choses éparses et opiniâtrement muettes » (Yves Alain Bois, « Sous bénéfice d'inventaire », catalogue d'exposition au Carré d'art de Nîmes, 2009). En contrepoint, à la question de savoir ce qui unit ses oeuvres, l'artiste répond : « L'évidence absurde, l'horrible révélation, l'éclat de rire... » (Entretien avec Briony Fer, « Chaque quelconque », ibidem.) Ses oeuvres sont plus de l'ordre de l'évocation que d'une signification arrêtée, invitant ainsi le spectateur à inventer ses propres récits dans « une communauté de conteurs et de traducteurs » (Jacques Rancière, «
» page 29). Ainsi, « se dégage à partir de telles oeuvres une esthétique de la précarité, voire, peut être mieux encore, une esthétique précaire » (Jean Pierre Criqui, « Paragraphe pour Jean-Luc Moulène », ibid.).
Jean-Luc Moulène est né en 1955 à Reims. Il vit et travaille à Paris.

Il pleut, Paris, 1er juillet 2000 - Jean-Luc Moulène - 2004
Cibachrome contre collé sur aluminium, 75 x 57 cm, © ADAGP - Jean-Luc Moulène
Il pleut, Paris, 1er juillet 2000 », qui pourrait être le refrain d'une chanson, est le titre d'une photographie d'un moment minimal, une vision de piéton parisien, une fleur coupée gisant sur un trottoir moucheté de gouttes de pluie. Est-ce un moment capté sur le vif, ou une mise en scène? Il y a une forme de hiatus dans l'image ; les plans - motif et fond - associent une nature en pleine floraison, pure, fragile, éphémère avec le bitume gris et pesant. Au calme des gouttes de pluie dans
« Il pleut, Paris, 1er juillet 2000 », répond
le bouillonnement de
« La Fontaine des Amoureux, Paris, 3 avril 2006 ». Alors que le «
Noeud coulant » (également dans la collection Kadist)
proposait un chemin de pensée et de recherche, les éléments de cette photographie s'organisent de manière rhizomique. Les gouttes de pluie et les pétales de fleur forment un réseau de points, que le spectateur peut mentalement relier et recomposer. La première se serre, la seconde se disperse. Le motif tend à fusionner avec le fond pour ne créer qu'un seul plan. L'image tend à la planéité, un peu comme dans les tapisseries médiévales dites « millefleurs » ou dans les tissus à imprimé fleuri. Dans la série récente
« Fleurs » (2008) l'artiste a photographié des fleurs des champs, en les plaçant devant des fonds colorés ce qui les extraient de leur cadre naturel bucolique.

Le Noeud Coulant - Jean-Luc Moulène - 1997
Feutre noir & collage sur papier, 56,3 x 51,5 cm, © ADAGP - Jean-Luc Moulène
La mise en oeuvre est très simple : sur une feuille de papier l'artiste a tracé deux boucles au feutre noir, puis a placé deux yeux à l'intersection des traits. Ces deux yeux, découpés dans une photographie, appartiennent au même regard. La première vertu d'un noeud coulant est sa simplicité : un noeud basique, qui nécessite une petite longueur de corde. Ce collage constitue « un dessin programmatique, une sorte de mode d'emploi » (« Paragraphes pour Jean-Luc Moulène » ibid.), des oeuvre et des photographies de Moulène. Ne parle-t-on pas de manière commune de l'oeil du photographe ? Le noeud coulant pourrait être « une sorte de hiéroglyphe de la vision » (« Paragraphes pour Jean-Luc Moulène », ibid.) : le noeud de tout est l'oeil, le fil conducteur est le nerf optique, vecteur des informations. Ce collage
questionne notre regard qui ne peut embrasser les deux yeux en même temps (littéralement regarder dans les yeux), comme dans la série « Les filles d'Amsterdam » (photographies de prostituées mettant sur le même plan visage et sexe). Dans un entretien, l'artiste analyse son oeuvre en proposant un scénario qui active le dessin : « en fait, c'est la question de la figure. Tracer, c'est toujours partager, et il se passe quelque chose d'assez étonnant quand ce tracé se reboucle : cette réflexivité produit la figure. Puis on s'aperçoit qu'en tirant sur les traits pour écarter les yeux, à un moment ils se trouvent bloqués ; et si on écarte les autres traits, les deux yeux finissent par se coller l'un à l'autre. C'est comme si ces yeux roulaient dans leurs propres orbites. [...] Et de fait, je crois que la pensée est dehors, qu'il n'y a pas de place pour elle dans la viande. Ce qui nous permet de penser, c'est l'autre, c'est l'espace social, c'est le dehors de notre corps ».

Head Box, dite boîte à tête - Jean-Luc Moulène - 2004
Cloisonné surfacé de 12 mm, peint en vert, 21 x 18,9 x 22,6 cm
"Head Box" n'est pas la représentation d'un espace mais un espace réel et reste du domaine de la sculpture que l'artiste développe parallèlement à la photographie.
Réalisée à Kitakyushu au Japon, dans le cadre d'une exposition, elle est peinte en vert, couleur qui symbolise la vie et la création dans la culture japonaise. Même si nous sommes face à une présence en creux, c'est avant tout un espace pour loger un corps dans la posture verticale des vivants. Cette forme peut apparaître comme un refuge - un isoloir - qui permet de se retrouver face à soi-même, de construire un espace mental.
Elle peut évoquer, dans un premier temps, les recherches du Formalisme de l'art abstrait ou de l'Art Minimal, mais, très vite, nous l'expérimentons comme un espace intime. Elle renvoie aussi à l'architecture mais en dehors de tout effet spectaculaire. On peut également y voir une référence à l'histoire des rapports entre couleur et architecture.